Aujourd'hui, un nouvel élève s'est assis au fond de la classe. L'allure timide et gauche, une allure d'intrus, qui s'excuse déjà sans pourquoi. Sans un mot. Il m'a regardé, a souri, et j'allais lui parler lorsque les autres élèves sont arrivés. Le flot habituel, la marée. J'en ai oublié le garçon du fond.
J'ai fait le cours. Puis, je l'ai à nouveau aperçu, et subitement, je me suis demandé, à travers ce regard neuf sur moi : “Aue pense-t-il de moi ? Dans ma chemise et avec ma belle montre, à m'agiter devant la classe, fais-je illusion ?” Les bras croisés face aux élèves, je tente d'avancer. Je m'offusque des blagues de certains. Je sanctionne parfois. Le nouveau-venu, comprend-il pourquoi ? Sait-il ce que cela signifie ? Me voit-il comme les autres professeurs, un professeur de plus qui a renoncé à bouleverser la profession, et qui se bat avec ses armes ? Arrive-t-il à voir que, confronté aux mêmes problèmes que ceux qui m'ont précédé, j'en viens à employer les mêmes solutions ? Le nouveau-venu est jeune il est vrai. Peut-il se mettre à ma place ?
Je ne prétends pas toujours agir parfaitement, je prétends faire au mieux. J'aimerais dire à ce nouveau-venu : “Ne me vois pas comme un adversaire. J'ai été à ta place il y a quelques années. Tu seras peut-être à la mienne un jour. Tu n'as pas vu le cheminement qui m'a amené là, tu vois juste le résultat.” Je ne sais pas pourquoi, son avis compte.
La sonnerie retentit, les élèves sortent, la salle se vide. Le nouveau-venu se lève à son tour, marche vers la porte, me regarde. Son sourire s'est agrandi, il semble rassuré et un frisson me parcourt l'échine. Je saisis de suite la ressemblance qu'il a avec moi, ses traits physiques, sa démarche, j'étais comme lui, et je me demande alors s'il se dit qu'il serait content d'être comme moi lorsqu'il aura mon âge.
Et, comme s'il avait compris, il opine légèrement de la tête, et sort. Je me sens, subitement, tellement mieux, comme le poids des ans qui disparaît, comme s'il était fier de moi, comme si une étrange proximité existait entre nous, comme si cela faisait une quelconque importance, pour lui, que je m'en sorte, que ma vie actuelle, que ce que je suis devenu ; ça lui convienne. J'en ai les larmes aux yeux.
Je n'ai plus jamais revu cet élève depuis ce jour. Je ne suis pas certain qu'il ait réellement existé. Dans ma tête.

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